Simone Veil, la femme face à une Assemblée d’hommes

«Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme. Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.»

Simone Veil, extrait du discours sur l’IVG à l’Assemblée nationale

Introduction

C’est avec une voix posée et égale que l’on retrouve Simone Veil, le 26 novembre 1974, à la tribune de l’Assemblée nationale pour donner ce discours si fameux sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Ce discours donné à l’occasion de l’ouverture des débats au sujet de l’avortement, à la tribune de l’Assemblée nationale, a été filmé et enregistré. Néanmoins, à la suite de grèves qui ont perturbé les programmes de radio et de télévision, une partie de l’enregistrement vidéo a été perdu, l’enregistrement audio est néanmoins accessible dans son intégralité.

Ce discours est donné par Simone Veil, une personnalité impressionnante tant qu’importante. Survivante de la Shoah à l’âge de 17 ans, elle se lance dans des études de droit et de science politique, elle passe le concours de l’ENA (l’École nationale d’Administration) et entre dans la vie politique en 1956. Elle est nommé ministre de la Santé en 1974, dans le gouvernement de Jacques Chirac sous la présidence Valéry Giscard d’Estaing qui la charge de la loi sur l’avortement. Simone Veil donne ce discours qui associera à jamais son nom à la loi.

Un discours mythique

En janvier 1973, questionné sur l’avortement, le président de la République Georges Pompidou, déclare que l’avortement le ‘révulse’ mais que la législation en vigueur est dépassée. C’est dans cette optique que Simone Veil, un an plus tard et sous la direction du nouvellement élu président Valéry Giscard d’Estaing, qu’elle décide de construire et d’orienter son discours et fait le choix de sortir l’affect du discours pour présenter son projet de loi comme une loi réfléchie répondant à une nécessité. Ce n’est pas une question de savoir si l’avortement est une bonne chose ou non, s’il s’agit d’un meurtre ou non. Les interruptions volontaires de grossesse sont des choses qui arrivent, qui se passent en ce moment-même. Simone Veil agit en tant que ministre de la Santé, elle se soucie de la santé des femmes qui ont recours à des avortements clandestins dangereux et nocifs.

Fig.1 Georges Pompidou, Président de la République (juin 1969 – avril 1974)

«Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme. Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.»

Simone Veil, extrait du discours sur l’IVG à l’Assemblée nationale

Donné à l’ouverture des débats de l’Assemblée nationale, ce discours relatif à la dépénalisation de l’avortement en France, Simone Veil le donne devant une assemblée constituée à 95% d’hommes. Cela est d’autant plus surprenant sachant que le sujet en question concerne les femmes et plus encore le corps des femmes. Durant ce discours, elle est interrompue à plusieurs reprises par des jets d’applaudissements encourageants.

Simone Veil fait donc une proposition de loi, qu’elle expose dans son discours, dépénalisant l’interruption volontaire de grossesse dans le respect de plusieurs conditions cumulatives sine qua non, elle précise même qu’elle et son ministère ont préparé plusieurs propositions différentes à soumettre aux députés et aux sénateurs.  Il n’est pas question d’avortement de confort, il s’agit en tout premier lieu d’un sujet de santé publique.

La nécessité de modifier une loi dépassée

Si une femme est décidée à avoir recours à l’avortement, deux options s’imposent à elle, soit avoir recours à l’avortement en France de manière illégale, ou bien, partir à l’étranger et avoir recours à l’avortement dans un pays où la pratique y est légale. Dans le premier cas, la pratique est dangereuse. Si elle n’a pas lieu sous le bistouri d’un médecin dans une clinique rebelle à la loi, les femmes avaient recours à des faiseuses d’ange, si elle ne prenait pas elle-même l’affaire en main. Les interventions étaient diverses mais pour la plupart dangereuses : injection d’eau savonneuse dans l’utérus, pose de sondes sur le col, aiguilles à tricoter, massages…

« C’est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l’avortement clandestin, auquel elles ne manqueraient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d’elles-mêmes. »

Fig. 2 Gisèle Halimi, avocate

Les conséquences sont terribles, les complications graves sont fréquentes ; lésions, infections, hémorragie… Dans certains cas, les femmes peuvent même devenir stériles. Si nous prenons l’exemple du procès Bobigny, procès pour avortement dans lequel cinq femmes furent jugées, dont une mineure de 16 ans qui a décidé d’avorter à la suite d’un viol, ainsi que quatre femmes majeures pour complicité ou pratique de l’avortement. Elles sont découvertes (après accusation) et car la jeune femme a subi une hémorragie et qu’il a fallu la porter à l’hôpital. La légalisation de l’avortement serait donc une nécessité sanitaire.

« La même femme, si elle a de l’argent, se rendra dans un pays voisin et pourra, sans même encourir aucun risque ni aucune pénalité, mettre fin à sa grossesse. »

En outre, cette pénalisation de l’IVG peut être perçue comme une injustice, un gouffre de plus qui séparent pauvres et riches. Il suffit d’avoir de l’argent pour pouvoir avorter sans crainte. Autant la législation interdit la pratique de l’avortement en France, d’autant la France est consciente de nombre de ses pays voisins l’autorisent et ne refusent pas les femmes françaises. À l’extérieur du tribunal de Bobigny ainsi que durant plusieurs manifestations féministes à l’époque, la foule scandait : « L’Angleterre pour les riches, la prison pour les pauvres. » En effet, plusieurs pays d’Europe avaient déjà dépénalisé l’avortement sur leur territoire, notamment l’Islande ou la Suède depuis respectivement 1935 et 1938, qui furent donc les premiers pays d’Europe à le rendre légal. Il en va de même pour l’Angleterre (1967) et l’Allemagne (RFA, 1971 et RDA, 1972).

« Parce que si des médecins, si des personnels sociaux participent à ces actions illégales c’est bien qu’ils s’y trouvent contraints. Ils savent qu’en refusant leur conseil et leur soutien ils rejettent dans la solitude et l’angoisse d’un acte perpétré dans les pires conditions, qui risque de la laisser mutilée à jamais. »

L’un des enjeux de la réforme est également de défendre l’honneur de la législation française, la loi pénalisant l’IVG n’est pas une loi qui est respectée. Les poursuites judiciaires sont très peu engagées. En se renseignant, une femme peut trouver par le biais de différents réseaux le nom d’un médecin ou d’une clinique qui bravent la loi pour pouvoir offrir aux femmes un environnement sain et propre ainsi qu’une une procédure médicale supervisée.

« La loi est ouvertement bafouée, pire même ridiculisée. »

 Outre les femmes qui avortent clandestinement ou bien qui partent à l’étranger pour interrompre leur grossesse, il y a des femmes qui clament haut et fort leur avortement. C’est le cas des femmes qui ont signé une pétition parue la 5 avril 1971 dans le magazine Le Nouvel Observateur, appelant à la dépénalisation de l’IVG. Le. Manifeste rédigé par Simone de Beauvoir contient les noms et signatures de centaines de femmes. Si le l’hebdomadaire n’en retient que 343 dans son article, elles sont en réalité bien plus nombreuses. Simone de Beauvoir comment sa pétition de la sorte : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. […] On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. ». À la suite de la publication, aucune poursuite judiciaire d’aucune sorte furent engagées. C’est notamment au manifeste des 343 que Simone Veil fait référence lorsqu’elle dit la loi est ‘ridiculisée’.

Fig. 3 Page de couverture de Le Nouvel Observateur parue le 5 avril 1971

Quelles ont été les conséquences de ce discours ?

À la suite de long débat, le discours aboutira au vote d’une loi, promulguée à titre expérimentale pour 5 ans, comme le proposait Simone Veil. Le 17 janvier 1975, l’interruption volontaire de grossesse est désormais légale et autorisée en s’appuyant sur les conditions sine qua non suivantes :

Il doit s’agir d’une situation de détresse.

  • Le délai de grossesse doit impérativement être inférieur ou égal à 10 semaines.
  • L’intervention est réalisée par un médecin dans un établissement d’hospitalisation.
  • La femme enceinte doit réaliser des démarches obligatoires destinées à l’informer et la pousser à la réflexion, par le biais de deux consultations médicales, espacées d’une semaine et d’une consultation psycho-sociale.
  • La volonté de la mère doit être confirmée à l’écrit.
  • Le médecin et le personnel disposent d’une clause de conscience, aucun n’est tenu de concourir à une interruption de grossesse.
Fig. 4 Loi du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse.

Il s’agit là des grandes lignes de la proposition de loi que Simone Veil faisait dans son discours. Cinq ans plus tard, le 31 décembre 1979, la loi est reconduite sans limite de temps. Cette loi est désormais connue sous le nom de loi Veil.

Further Readings

  • Simone Veil, Discours sur l’IVG à l’Assemblée nationale, 1974, Archive de l’INA.
  • Gisèle Halimi, préface de Simone de Beauvoir, Le procès de Bobigny : Choisir la cause des femmes, éditions Gallimard.
  • Simone de Beauvoir, Le Manifeste des 343, 1971.
  • Simone de Beauvoir and the women’s movement in France: An eyewitness account, Simone de Beauvoir Studies by Claudine Monteil, vol. 14, 1997
  • Delphine Dauvergne, Le débat sur l’avortement, de Bobigny à la promulgation, la presse s’engage, 2014
  • Alfredo Lescano, Sémantique de la controverse : analyse d’un fragment du discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale en 1974, 2015

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