Le rôle d’André Gide dans la fondation de la NRF

« Je m’intéresse à cette revue de tout mon cœur; j’y collaborerai de mon mieux. »

 

Lorsqu’André Gide (1869-1951) écrit cette phrase à François-Paul Alibert le 17 décembre 1908, le premier «vrai» numéro de la Nouvelle Revue française n’est même pas encore sorti. Ces propos ne font alors que confirmer la dévotion et les ambitions de Gide pour la NRF.

Encore adolescent, André Gide s’intéresse à de nombreux écrivains tels que Emile Zola ou Gustave Flaubert, en aspirant lui-même embrasser la même carrière. Il publie d’ailleurs son premier livre à l’âge de 21 ans.

En outre, la création de la Nouvelle Revue Française intervient à un moment crucial de sa carrière littéraire puisqu’elle marque sa conversion en tant qu’« Homme de revue ».

Gide gravit alors les échelons. Après s’être essayé à la rédaction de plusieurs revues comme Potache-Revue; La Conque, anthologie des plus jeunes poètes ou encore Centaure, Recueil trimestriel de littérature et d’art, il se lance en 1909 dans la fondation de la Nouvelle revue française avec ses amis. 

Engagé politiquement, il suit les évènements de son temps et n’hésite pas à prendre position à travers ses écrits, malgré son surprenant désintérêt concernant l’affaire Dreyfus.

Face à ce début de carrière singulière, comment André Gide est-il parvenu à se faire une place au cœur de la vie intellectuelle française ? Comment la NRF a-t-elle contribué à la création d’un empire destiné à dominer la vie littéraire française ? 

Fig (1)

  • Le parcours de la NRF:

Au début du 19ème siècle, la France assiste à l’émergence d’une multitude de journaux français tels que l’Action Française, l’Aurore ou encore l’Humanité.

Rapidement devenu une figure du monde littéraire, André Gide fonde avec quelques amis: la Nouvelle Revue Française. C’est alors que se retrouvent les futurs grand écrivains de l’époque (Proust, Valéry, Giraudoux, Roger Martin du Gard). 

Ainsi, la NRF née d’une association d’hommes de lettres tels que Henri Ghéon, Jacques Copeau, Jean Schlumberger, Marcel Drouin et André Ruyters. Comme le souligne Ghéon; « La NRF groupe des écrivains de la nature la plus diverse, mais tous également soucieux d’une discipline. »

André Gide est, quant à lui, plus en retrait au commencement de la revue. A la fois mi conseiller technique et mi-camérier, ce dernier ne souhaite pas endosser le rôle de directeur du journal. 

Après un léger faux départ sous la direction d’Eugène Montfort en novembre 1908, la NRF est victime d’un surprenant succès, à tel point qu’elle voit la publication d’œuvres de grands intellectuels tel que Sartre ou Malraux. 

Deux ans après sa création, Gaston Gallimard, le futur grand patron des éditions du même nom, devient l’éditeur de la NRF. Ce dernier, en partenariat avec Schlumberger et Gide, rassemble le capital nécessaire à la revue.

Quant à la présentation de cette revue mensuelle, elle est très claire et ordonnée: il s’agit d’un cadrage bicolore accompagné du nom de la revue écrit en rouge.

Au fil du temps, la NRF a su se développer dans plusieurs domaines ce qui a entraîné l’élargissement de ses centres d’intérêt. A l’intérieur de la revue, il existe aussi bien des textes littéraires que des articles critiques. 

De ce fait, elle a vu son nombre de pages, ses associés et par conséquent ses lecteurs augmenter. 

Cette revue confère à André Gide une place importante dans le monde éditorial et critique français, lui qui se servait jusqu’alors de ses livres pour donner son avis sur la société de son temps. 

En 1941, pendant l’Occupation Allemande, Gide se retire à contrecoeur de la NRF pour laisser la direction à Drieu la Rochelle: « En dépit de toutes les félicitations que j’en reçois, mon retrait de la NRF m’apparaît aujourd’hui comme une trahison envers Gallimard, un inamical abandon ». 

 

  • La NRF vue par les autres intellectuels:

Au fil du temps, et particulièrement pendant l’entre-deux-guerres, la NRF réussi à tirer son épingle du jeu. Être publié dans cette revue représente alors une consécration pour les nouveaux auteurs français car cela permet une certaine visibilité. Aussi, Gide le confirme en 1949: « Je ne sache pas un auteur de réelle valeur, souvent inconnu tout d’abord, qui n’ait été lancé ou hébergé par nous ». 

Conséquemment, nombreux sont les avis concernant cette figure montante qui n’est autre que la NRF:

D’après Gaston Sauvebois, un jeune critique littéraire, la NRF est « une des forces principales de notre jeune littérature actuelle ». Il souligne cette idée en mettant en exergue les qualités morales de celle-ci: « Nulle revue n’est plus digne, de plus haute tenue, et de plus grande honnêteté. On n’y découvrira pas trace de ces jalousies mesquines qui inspirent si souvent les polémiques entre groupes ». 

Néanmoins, en 1912, Gide commet une erreur: celle de refuser le manuscrit Du côté de chez Swann de Marcel Proust, romancier et poète français. Cette maladresse créa un réel contentieux littéraire. 

C’est alors en janvier 1914, qu’André Gide demande pardon à Marcel Proust dans une lettre de cinq pages qu’il a lui même rédigée. Il se rend responsable d’avoir refusé de publier le manuscrit dans la NRF. Dans sa lettre adressée à Proust, Gide exprime ses regrets quant à son refus de publication: « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF et (car j’ai honte d’en être beaucoup responsable), l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie.»

Il explique alors qu’il avait des préjugés à son égard. La sincérité et les regrets de Gide transparaissent dans la lettre dans laquelle il a conservé ses ratures: « Je me confesse à vous ce matin, vous suppliant d’être pour moi plus indulgent que je ne suis aujourd’hui pour moi-même.»

Par ailleurs, il est amusant de dresser un parallèle entre la lettre de Zola « J’accuse » et celle de Gide qui est surnommée par certains sites internet « Je m’accuse ».

De ce fait, l’œuvre de Proust finit par être publiée aux éditions Grasset.

En août 1914, alors que la guerre fait rage, Bernard Grasset se trouve contraint de fermer temporairement sa maison d’édition. Gide est pardonné puisque Du côté de chez Swann se retrouve alors chez Gallimard.  

 

Fig (2)

Otto Abetz, diplomate et ambassadeur allemand à Paris, s’est lui aussi exprimé en 1940 sur la NRF: « Il y a trois forces en France: le communisme, la haute banque et La NRF ». Bien connu des milieux intellectuels parisiens, il a lui même créé une revue appelée Les cahiers franco-allemands dans laquelle il met en avant le nazisme. C’est avec l’aide de Pierre Drieu la Rochelle qu’Otto Abetz a tenté de prendre le contrôle de la NRF. 

François Nourrissier, l’éditeur de l’Album NRF témoigne: « La NRF sut-elle choisir les meilleurs ou acquit-elle très vite le pouvoir d’imposer les siens comme les meilleurs ? Les deux questions n’en font qu’une. Sans doute la cohérence du groupe et les idées qu’il professait explique-t-elle le « miracle NRF ».

 

  • Amitiés et concurrences:

En connaissant un succès grandissant, la NRF ne fait pas l’unanimité auprès des autres revues de son temps. D’un côté, elle est amenée à entrer en concurrence avec certaines d’entre elles mais, de l’autre, elle peut aussi y trouver des alliées. C’est le cas du journal Le Mercure de France qui est l’une des rares revues qui ne représente pas une menace pour la NRF mais plutôt un modèle.

À l’inverse, si l’on doit retenir le nom d’une revue concurrente de la NRF, il s’agit bel et bien de L’indépendance. À cause de cette dernière, la NRF a du réorganiser toute sa partie rédaction en 1911. En terme de rivalité, tous les coups sont permis, la NRF est accusée par L’indépendance d’être anti-catholique et immorale dans le but de rallier Paul Claudel à leur cause.

Ce qui différencie la NRF des innombrables revues de la Belle Époque c’est de loin son extrême longévité. En effet, elle a survécu à ses crises internes et aux deux guerres mondiales. Depuis plus d’un siècle maintenant, la NRF fait partie du paysage littéraire français et européen. La revue a joui d’un prestige indéniable grâce à son désir de juste milieu entre classicisme et modernité.

Gide ne fut pas le seul à lancer sa revue après l’Affaire Dreyfus. La fin du XIXe siècle et le début de la Première Guerre mondiale en France sont caractérisés par la ‘Belle Epoque’. C’est pendant ce laps de temps en France qu’un essor des progrès politiques, économiques, technologiques et sociaux voit le jour. Fonder sa revue pendant cette période permet aux écrivains d’exploiter un nouvel outil d’expression et donc de faire entendre sa voix. 

Pour Gide, il s’agit de l’opportunité rêvée afin de se faire une place aux côtés des plus grands intellectuels de son temps. Malgré ce que l’on peut lire sur cet écrivain controversé, Gide demeure le maître à penser de toute une génération.

 

Annexe:

Fig.1: 

Premier numéro officiel de la NRF publié le 1er février 1909. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Nouvelle_Revue_française#/media/Fichier:NRF_Numéro_1_Février_1909.jpg

Fig.2:

Lettre d’excuse rédigée en janvier 1914 par André Gide pour Marcel Proust.

https://static.lexpress.fr/medias_8801/w_640,c_fill,g_north/brouillon-lettre-de-gide-a-proust-1_4506602.jpg

 

Further Reading:

Auguste Anglès, NRF.  [Magazine Littéraire 192, février 1983, pp. 20-2] In Circumnavigations : littérature, voyages, politique 1942-1983. Presses Universitaires de Lyon, 1986, pp. 260-3 (p. 260).

François Nourissier, Un siècle NRF. Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2000, p. 72.

Jacques Savarit, La NRF, Actes de la Société jurassienne d’émulation, Volume 70 (1967), 63-71.

Maaike Koffeman, Entre classicisme et modernité: La Nouvelle Revue Française dans le champ littéraire de la belle Epoque, 2003.

Robert Kopp, La place de a NRF dans la vie littéraire du XXe siècle: 1908-1943, Les Entretiens de la fondation des treilles (Gallimard, 2009) 1 vol.

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